Gérer les identités clients est devenu un casse-tête pour beaucoup d'organisations : entre réglementations (KYC, RGPD), attentes d'expérience fluide et risques de fraude, il faut concilier sécurité et simplicité. Récemment, j'ai exploré l'intégration des verifiable credentials (VC) — ces attestations numériques normalisées par le W3C — pour voir si elles pouvaient offrir un bon compromis. Ci-dessous, je partage ce que j'ai appris, les choix architecturaux concrets et des pistes pour déployer les VC sans sacrifier l'expérience utilisateur.

Pourquoi les verifiable credentials intéressent les équipes produit et sécurité

Les VC proposent un changement de paradigme : au lieu de centraliser des preuves d'identité chez un fournisseur, on permet à l'utilisateur de recevoir et présenter des attestations émises par des entités vérifiables (banque, état, école) via un portefeuille numérique. Concrètement, cela apporte plusieurs promesses :

  • Maîtrise des données par l'utilisateur : moins de données stockées côté service, donc moins de risque en cas de fuite.
  • Preuves attestables et cryptographiques : signature, révocation et chaîne de confiance.
  • Sélective disclosure : l'utilisateur peut partager uniquement les champs nécessaires (ex. preuve d'âge sans divulguer la date de naissance complète).
  • Interopérabilité : standards W3C, DIDs, et écosystèmes naissants facilitent les échanges entre émetteurs et vérificateurs.

Les pièges UX que j'ai vus — et comment les éviter

Beaucoup de projets échouent non pas pour des raisons techniques, mais parce que l'expérience utilisateur n'a pas été pensée dès le départ. Voici les principaux écueils et des solutions pratiques :

  • Frictions lors de l'onboarding : demander à l'utilisateur d'installer un wallet ou créer un DID peut stopper 30-50% des conversions. Solution : proposer une progressive onboarding — d'abord une option d'identification classique, puis proposer l'usage de VC comme avantage (connexion plus rapide, conservation de preuves).
  • Complexité terminologique : les mots "DID", "VC", "wallet" ne parlent pas aux clients. Solution : utiliser des termes métiers et des micro-textes (ex. "appliquer une attestation fournie par votre banque") et guider par des modales explicatives courtes.
  • Perte de confiance : les utilisateurs peuvent être réticents à manipuler des 'certificats'. Solution : montrer des logos d'émetteurs reconnus, expliquer la protection (chiffrement local, possibilité de révoquer).
  • Multiplicité des wallets : fragmentation : certains wallets ne supportent pas toutes les normes. Solution : accepter plusieurs flows : wallet natif, wallet web (Web Wallets/WalletConnect-like) et fallback via QR + deep link.

Flux d'intégration que je recommande

Dans mes accompagnements, j'ai souvent proposé une architecture en plusieurs couches pour réduire la friction et permettre une adoption progressive :

  • Layer 1 — Vérification côté serveur (backend) : le service vérificateur reçoit une preuve présentée par le client (JWT, JSON-LD), vérifie la signature, la validité et l'état de révocation via un registre ou un service d'issuer. C'est le coeur "sécurisé".
  • Layer 2 — Gateway d'orchestration : un composant qui traduit entre les formats (ex. verifiable presentation en JSON-LD) et orchestre les flows (émission, révocation, vérification). Il masque la complexité des DIDs pour le reste du système.
  • Layer 3 — Expérience front : composants UI/UX pour lier un wallet, scanner un QR, gérer les consentements et guider l'utilisateur. C'est ici qu'on ajoute le fallback classique (SMS/email/OAuth) pour un onboarding immédiat.

Exemples concrets de flows UX

Voici deux flows que j'ai testés en production et qui maintiennent un bon taux de conversion.

  • Flow "KYC rapide" (optionnel) : l'utilisateur s'inscrit via email/sms. Lors d'un usage qui nécessite vérification, on propose "Vérifier rapidement via votre banque" avec un bouton. L'utilisateur est redirigé vers le wallet ou reçoit un challenge QR, accepte la présentation d'une attestation bancaire ; le backend vérifie et crédite le compte. Si l'utilisateur refuse, on propose un KYC classique (téléversement de pièce).
  • Flow "accès privilège" : pour l'accès à une fonctionnalité premium, proposer la vérification par VC comme moyen d'authentification continu : l'utilisateur connecte son wallet une fois, puis pour chaque action sensible on demande une presentation courte (oui/non) au wallet plutôt qu'un mot de passe.

Technos et partenaires que j'ai trouvés utiles

Plusieurs outils rendent l'intégration plus rapide. Je n'ai pas d'affiliation, mais voici des briques que j'ai testées ou étudiées :

  • Veramo — framework JavaScript pour DIDs et VC : flexible pour intégrer dans backend Node.
  • Hyperledger Aries / Indy — utile pour des réseaux fermés et des cas d'usage où l'on veut des ledger dédiés et agents robustes.
  • Trinsic — une plateforme SaaS qui propose issuing/verifying et wallets, pratique pour aller vite en MVP.
  • Universal Resolver / DID resolvers — essentiels pour résoudre les DID vers les clés publiques.

Gestion de la révocation et conformité

La révocation est souvent le point qui complexifie les implémentations. Plusieurs approaches coexistent :

ApprocheAvantageLimite
Listes de révocation (CRL-like) Simplicité, facile à implémenter Latence de propagation, nécessité de consulter la liste
Revocation par status via ledger Traçabilité et immutabilité Dépendance au ledger, coûts
Vérification en ligne via un service émetteur Révocation en temps réel possible Disponibilité du service émetteur, supervision nécessaire

Quel que soit le choix, il faut documenter le SLA de révocation et s'assurer que le verifier (votre backend) effectue des checks réguliers pour les presentations sensibles.

Critères de décision pour les équipes produit

Avant de vous lancer, posez-vous ces questions — elles orienteront votre architecture :

  • Quel est l'avantage concret pour l'utilisateur ? (vitesse, confidentialité, réutilisabilité des attestations)
  • Quels émetteurs crédibles existent pour mon domaine ? (banques, administrations, partenaires)
  • Quel est notre niveau de tolérance pour les dépendances externes ? (ledger public vs service SaaS)
  • Comment intégrer les flows de secours pour ne pas pénaliser les utilisateurs non-tech ?

Mes recommandations opérationnelles

Pour réussir une intégration des VC sans compromettre l'UX, je conseille :

  • Commencer par un cas d'usage à forte valeur utilisateur (ex. preuve d'âge, KYC partiel) plutôt qu'un remplacement complet du login.
  • Proposer un onboarding progressif et des fallbacks classiques.
  • Investir dans des micro-copy UX qui expliquent simplement ce que l'utilisateur partage et pourquoi.
  • Choisir une solution technologique flexible (par ex. Veramo ou un provider SaaS) pour itérer rapidement.
  • Mettre en place des metrics dès le départ : taux d'acceptation, points d'abandon, temps moyen pour vérification, incidents de révocation.

Intégrer des verifiable credentials n'est pas une panacée, mais c'est une opportunité réelle pour repenser la confiance numérique autour de l'utilisateur. Avec une architecture modulaire, des choix clairs sur la révocation et une attention constante à l'expérience, on peut effectivement améliorer la sécurité tout en offrant une expérience plus fluide — et parfois plus respectueuse de la vie privée — aux clients.